Ni rose ni macho, le mâle contemporain a du mal à se définir. Pendant ce temps, nous, on trépigne: on veut des hommes, des vrais! Mais qu’est-ce qu’un «vrai homme» en 2013? 

 Ils ont appris comment pousser les poussettes, changer les couches, faire la vaisselle, passer l’aspirateur, baisser la lunette des toilettes… Plus fort encore, les voilà qui expriment leurs émotions! Se retrouve-t-on pour autant enfin sur la même planète? Déception: eux toujours sur Mars, nous sur Vénus. Tout perdus, ils se demandent si on ne fait pas des caprices de princesses et se sentent trahis dans leur bonne volonté. «Quand je vois ma blonde et ses copines tripper sur notre voisin d’en arrière, un type qui a plaqué sa famille et qui cruise sur Internet, ça m’enrage, s’énerve Luc, journaliste de 40 ans. Le gars attirant, c’est encore celui qui privilégie sa liberté en se foutant des femmes et de ses responsabilités.»

De grands ados?

Du côté des filles, pourtant, toutes sont unanimes à dire que les machos les horripilent. «À moins que ce soit un simple rôle de composition, modère Noémie, une rédactrice de 37 ans. Dans ce cas, ça ne me dérange pas.» Si l’homme rose, qui culpabilisait sur sa virilité et portait dans les manifs les pancartes de ses copines féministes, s’est éclipsé sous les huées, la teneur en testostérone du nouveau modèle masculin nous laisse encore perplexes. Le prototype a encore quelques petits défauts. «Mes amies et moi, on ne trouve pas que nos copains manquent de virilité. Ça non! Je crois que les hommes auront toujours une libido plus forte que celle des femmes, dit Nathalie, 41 ans, qui tient un bed & breakfast avec Robert, son conjoint. Ce qui est fatigant, c’est leur petit côté ado. Un gars, ça vit dans l’instant, ça aime jouer avec les enfants. Mais, quand il s’agit d’organiser le quotidien, il n’y a plus personne. C’est sûr qu’on ne voit pas les choses de la même façon. J’ai dû négocier dur avec mon copain pour qu’on adopte deux horaires, l’un pour le B&B et l’autre pour les tâches domestiques.»

Même problème chez Marie-Claude, 33 ans, coordonnatrice dans un centre sportif, et son copain Hervé, concepteur de réseaux. «Il ne rechigne pas à faire le lavage, la vaisselle et à aller chercher les enfants à l’école. Avec les enfants, je m’occupe des devoirs et lui de la partie divertissement. Il adore jouer avec eux! Mais c’est un bourreau de travail et, pour planifier à long terme, bonjour le casse-tête! Pour nos vacances de camping, si j’avais attendu qu’il me donne ses dates, on ne serait jamais partis. Alors j’ai tout organisé, et à lui de s’arranger.» La propension des femmes à surorganiser et à s’attacher aux détails fait bouillir Luc. «Je suis du genre autonome: je peux tout faire dans la maison. Mais à mon rythme et à ma manière. Et ça m’insulte qu’on mette en doute mes compétences de père d’après ma façon de plier les serviettes.»

Kit identitaire

Rock’n’roll, la vie à deux en 2013? Comment pourrait-il en être autrement alors que tous les repères ont volé en miettes? «Certains pensent qu’au Québec la femme prend trop de place, explique Robert, le conjoint de Nathalie. Moi, je trouve qu’elle progresse tranquillement et qu’il lui reste beaucoup de chemin à faire. On est encore loin de l’équité dans tous les domaines.» Germain Dulac, sociologue à l’université McGill, souligne qu’à la vitesse où la société évolue, tous les modèles masculins coexistent, avec plus ou moins d’importance selon les générations: homme rose, macho, père traditionnel… D’où les problèmes identitaires qui perturbent tant les garçons à l’adolescence. «Avant, la question de l’identité masculine ne se posait pas: on était un homme parce qu’on n’était pas une femme. L’homme n’était pas obligé de se définir.» Mais depuis, les pistoleras du féminisme ont brassé la cage. «Aujourd’hui, chacun doit se bricoler une identité à la pièce, façon kit IKEA, en puisant dans chaque modèle ce qui lui convient le mieux. Il faut définir ses valeurs par rapport à l’amour, à la famille. L’autre élément nouveau, c’est l’exigence d’authenticité. La question que les hommes se posent, ce n’est plus Est-ce que je suis viril?, mais Est-ce que je suis vrai?».

Selon le sociologue, cette quête identitaire à base de liberté individuelle provoque, paradoxalement, un certain désarroi. D’où l’accroissement de la demande de thérapie chez les hommes et la multiplication des groupes de parole entre gars. «On vérifie cette tendance dans toutes les régions du Québec. Psychologiquement, cela s’explique tout à fait: la liberté est angoissante. Mettez des rats dans un labyrinthe à deux sorties, et leur niveau de stress va monter légèrement; mettez-les dans un labyrinthe rond, où ils ont de multiples choix, et leur stress grimpera à un niveau très élevé.»

Tout mêlé sur le plan identitaire, l’Homo quebecensis tient-il le coup au lit? Selon Sylvie Lavallée, sexologue clinicienne et psychothérapeute, il transporte parfois son inquiétude sur l’oreiller: «Les gars consultent parce qu’ils manquent de libido, mais aussi parce qu’ils ont peur d’en avoir trop! Ils se questionnent beaucoup sur leur agressivité, qui se manifeste dans une multitude de domaines. Depuis la préhistoire, c’est un outil pour préserver son territoire, s’affirmer (poing sur la table) et bien sûr pénétrer… la femme comme le marché du travail.» L’espace laissé à l’homme pour libérer son agressivité a cependant diminué: celle-ci a mauvaise presse, volontiers associée aux batteurs de femmes. «Avant, c’était clair: l’homme, c’était de la testostérone sur deux pattes. Aujourd’hui, face aux exigences féminines, les nouveaux mâles sont moins audacieux et se demandent comment plaire et faire des rencontres à Montréal. On dirait qu’à force de vouloir être adéquats, il perdent de vue l’égoïsme au lit, parfaitement sain! D’autre part, ils ont souvent du mal à s’engager parce qu’ils ne veulent pas se faire contrôler.»

Couples au bord de la crise de nerf

Pendant que nos chers et tendres sont aux prises avec leurs problèmes identitaires, de notre côté, sommes-nous au-dessus de nos affaires? La philosophe française Élisabeth Badinter rappelle dans son récent Fausse route (Odile Jacob) l’euphorie du milieu des années 80: «Enfin on changeait de rôle! (…) Enfin la femme devenait l’héroïne du film où l’homme jouait les utilités. (…) Tout ce qui était à lui était à elle, mais tout ce qui est à elle n’est pas à lui.» Le résultat, c’est que le couple doit composer avec les nouvelles aspirations féminines. «Les gars sont paumés, avoue Luc, parce que, pour la première fois de l’histoire, les femmes veulent tout, profession et enfants. Or, le tic-tac de l’horloge biologique, faut le vivre à deux, même si l’homme peut procréer jusqu’à la tombe, lui…» Très exigeantes envers leur conjoint, les femmes sont aussi de plus en plus exigeantes envers elles-mêmes et soumises à des pressions professionnelles qui ont tendance à changer de camp. «C’est étrange, observe Jean-François, informaticien de 29 ans, papa depuis un an. Je travaille essentiellement avec des hommes; quand je dis que je pars plus tôt pour aller chercher mon fils à la garderie, tout le monde me regarde avec admiration. Ce n’est pas le cas de bien des femmes que je connais, qui travaillent en milieu féminin. On les regarde de travers, comme si on les soupçonnait de tirer au flanc…»

Pas facile à vivre, cette époque où les attentes mutuelles des hommes et des femmes sont démesurées, de même que celles de la société par rapport à l’individu. «Nourris au lait de la société de consommation, dit Germain Dulac, les jeunes dans la vingtaine en gardent les réflexes dans tous les domaines: ils magasinent pour se trouver un conjoint avec une liste d’épicerie. Comme il faut exceller en tout et avoir de plus un corps en super forme, le temps consacré à construire la relation est de moins en moins grand. Être ensemble, se parler, ça passe souvent après le gym!» Quand on prend la mesure de l’immensité de ces attentes, on a l’impression de vivre dans une société au bord de la rupture.

Pourtant, à l’heure du bilan, pas mal d’hommes estiment qu’ils ont beaucoup gagné en perdant les anciennes balises de la masculinité, dont le poussiéreux statut d’unique pourvoyeur financier de la famille. Robert, ancien chauffeur de camion, s’est senti transformé par la venue de ses deux enfants: «Assister aux accouchements, ça a été la plus belle expérience de ma vie. J’essaie d’apprendre à mes fils le respect de l’autre. Ils ont déjà leurs petites corvées: mettre la table, faire leur lit.» Pour Jean-François aussi, la gamme de la masculinité s’est non pas rétrécie mais élargie. «On a gagné une plus grande autonomie, une plus grande place auprès des enfants, une nouvelle manière d’exprimer notre force, plus discrète que celle du macho traditionnel. On peut même se permettre d’être coquets. Dans le fond, peut-être que, dans quelques années, c’est sur l’identité féminine qu’on va s’interroger…»

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Originally posted 2013-10-16 10:28:26.

 

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