Le psychiatre Paul Sidoun fait partie d’un groupe de médecins qui souhaitent donner un éclairage nouveau à certains faits de société, en particulier la dépression, qui est selon lui un phénomène beaucoup plus global qu’une simple maladie. Nous avons discuté avec lui de l’amour, du bonheur et de la vision de l’autre.

 

Comment peut-on définir l’amour en 2013?

En ce moment, il y a une tourmente liée à la mondialisation de la société. Celle-ci a pour effet de vaporiser des désirs sur les gens : bonheur, santé, retraite jeune… Les relations amoureuses sont également prises dans ce tourbillon-là. Les gens sont envahis par toute une série d’idées, de slogans sur l’amour et cela fait de notre époque une période de rêveurs déçus. À Paris, il y a 30 % à 40 % des gens qui vivent seuls. Lorsqu’on les voit évoluer à 40 ans ou 50 ans, on se rend compte qu’ils sont entrés dans une phase de cynisme amoureux, ce qui est une chose terrible. Pour leurs enfants, pour eux, bien sûr, mais également pour la société. Cette attitude contribue au relâchement des liens sociaux.

 

En contrepartie de ce cynisme, il y a ceux qui voient l’amour à travers le prisme hollywoodien…
Ce qui est touchant, c’est que ces gens-là persistent à rêver avec beaucoup de tendresse à des idéaux amoureux, même stéréotypés. On a beau s’être libéré de beaucoup de choses, on doit maintenant gérer cette liberté. Ça fait de notre décennie une époque à la fois passionnante et troublée.

 

Tient-on pour acquis que les autres doivent nous rendre heureux?
Je ne veux pas être cynique à mon tour: les gens font ce qu’ils peuvent pour être heureux! Je pense plutôt qu’on vit une sorte d’intoxication, comme ces Africains qui ont à peine de quoi manger mais qui sont fascinés par Coca-Cola. On rêve d’une complicité phénoménale, comme dans la pub de Volkswagen, mais on a oublié sur quoi cette complicité peut se fonder. Les gens essaient de suivre ces valeurs-là. Mais elles manquent de profondeur. C’est très difficile de bâtir un couple en ce moment.

 

Les babyboomers ont-ils conquis leur liberté au détriment des relations amoureuses?
Face à l’amour, on a une attitude généralisée d’enfants gâtés. On casse puis on rebâtit. C’est presque devenu la norme d’avoir trois relations longues dans sa vie amoureuse, quasiment une par décennie, au point que les plus stables se sentent anormaux. Cela crée des fuites en avant qui se soldent au bout du compte par une demande de thérapie. C’est très grave. On est obligé de dire aux patients: vous vivez les conséquences de ce que vous avez fait.

 

L’amour implique une part de souffrance. Il en a toujours été ainsi. Pourquoi, désormais, sommes-nous prêts à quitter quelqu’un à la moindre friction?
Les couples n’ont jamais tant cherché à développer le dialogue entre eux, mais ce dialogue est désorienté parce qu’il manque un élément: les valeurs qu’un couple peut promouvoir. En ce moment, dans la vie à deux, on est plus face à face que côte à côte. Et face à face, on distingue tout: les poches sous les yeux le matin, les pires défauts…

Originally posted 2013-09-18 19:12:29.

 

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